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Quand la conscience résiste

J’ai écrit ce texte en 2016 sans l’avoir jamais publié. Je suis toujours en accord avec ce qu’il contient. Plutôt que de le laisser végéter dans une archive privée, je me permets de le rendre disponible ici. Et pour montrer que je suis en développement personnel, je vous soumets également une mise à jour 2026 sur les mêmes thèmes. 

Il arrive que certaines propositions tenues pour vraies ou décrétées comme lois par diverses instances autorisées résistent à l’épreuve de la conscience individuelle. Celle-ci, lorsqu’elle est « éclairée » de la meilleure manière qui soit, se montre récalcitrante à adhérer même partiellement à ce qui est annoncé comme des vérités. Dans l’Église catholique, lorsque de telles propositions sont élevées au rang de doctrines, les fidèles sont expressément tenus d’y croire et d’agir en conséquence. Mais que se passe-t-il si leur conscience résiste? Posons ici quelques situations concrètes.

Des positions pourtant claires

4ea68e847c85e_couv20morale203bisbisLe pape François, dans l’avion au retour de la Suède (où il a pu rencontrer des femmes prêtres et une évêque de l’Église luthérienne), réaffirme sans hésiter que la question de l’accès au sacerdoce ministériel pour les femmes a été réglée une fois pour toutes par Jean-Paul II*. « L’Église catholique romaine pourrait ne jamais ordonner de femmes », titre Présence-Info. Or, la conscience d’un grand nombre de baptisés ne parvient pas à se laisser convaincre du bien-fondé de cette décision pourtant « ordonnée », selon le vénérable pape, à la constitution divine. Quelque chose résiste en eux qui vivent dans une culture faisant la promotion de l’égalité fondamentale (et bien réelle) entre les hommes et les femmes et avec laquelle ils partagent une sereine assurance d’être dans la bonne voie. Comment concilier cet écart entre la conscience d’une multitude et l’enseignement définitif de l’Église sur cette question?

morale04Dans son exhortation apostolique faisant suite aux deux synodes romains sur la famille, le pape François cite cette fois-ci un extrait signé de Benoît XVI alors qu’il était encore préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Il s’agit d’un texte très éprouvant à lire sur la (non) reconnaissance juridique des unions de personnes de même sexe: « Il n’y a aucun fondement pour assimiler ou établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et le dessein de Dieu sur le mariage et la famille. » La citation omet le reste du paragraphe, encore plus incisif: « Le mariage est saint, alors que les relations homosexuelles contrastent avec la loi morale naturelle. Les actes homosexuels, en effet, «  ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas  » ». Ici encore, des baptisés en grand nombre, en particulier ceux et celles qui sont proches de personnes concernées, comprennent difficilement une telle attitude qu’il est pratiquement impossible à ne pas étiqueter d’homophobe. La conscience individuelle de ces personnes qui savent reconnaître l’amour là où il se pratique est mise à mal par la doctrine enseignée.

Angel and devil on shoulderPensons aussi à l’avortement. Personne ne peut généralement être en faveur de la suppression de vies déjà humaines. C’est toujours un choix qui se pose dans un contexte singulier. Il est donc essentiel de laisser aux femmes une place prédominante sinon exclusive dans les débats et les décisions à porter sur ce sujet, car cela les concerne en tout premier lieu. Personne n’est dans la peau de cette femme qui doit décider de l’avenir de la vie qu’elle porte en elle. Personne ne peut se positionner en faveur des pratiques anciennes d’avortement qui mettaient en danger la vie de la mère.

L’Église, par son magistère exclusivement masculin, ne permet aucune nuance sur cette question: l’avortement, c’est un mal absolu et en toute circonstance. Certains évêques n’hésitent pas à parler de niveau de gravité, par exemple en jugeant l’avortement plus grave que le viol. Est-il légitime que des croyants, en leur âme et conscience, puissent ressentir une forte répulsion à l’idée que des êtres humains en autorité se montrent aussi incapables d’entendre une souffrance autrement qu’en condamnant ses effets? La conscience appelle au dialogue et au débat, mais elle exige également le respect profond de ces femmes qui ont eu ou qui auront un jour à porter le poids de leur choix légitime.

Un dernier sujet: pour l’Église, l’unique mariage valide est celui qu’elle bénit entre un homme et une femme consentants, résolus à la fidélité, à l’indissolubilité et ouverts à la fécondité. Toutes les autres formes de mariages (naturel, civil ou célébré dans une autre religion) sont considérées comme incomplètes ou imparfaites et donc non valides. Quant aux unions de fait et aux remariages, ils sont clairement catégorisés comme adultères.  Ici, toutefois, le pape François a fait des propositions intéressantes après les synodes sur la famille. Il a tenté de considérer les couples non « conformes » un peu comme le concile Vatican II a regardé les cultures non-chrétiennes: en y cherchant « avec joie et respect les semences du Verbe qui s’y trouvent cachées » (cf. Ad Gentes, 11). Cela signifie que l’Église pourrait, au cas par cas, « reconnaître ce qui est vrai et saint » dans de telles situations conjugales (cf. Nostra Aetate 2). L’étape suivante pourrait conduire à célébrer ces « semences du Verbe », mais ce n’est pas à l’ordre du jour. Et cela a tendance à heurter la conscience, notamment, de plusieurs grands-parents et parents dont les enfants vivent dans la non-conformité aux lois de l’Église tandis que celle-ci semble n’avoir rien à leur offrir.

Le travail de la conscience: chercher la Vérité

280x0_g1554Puisque je ne peux rien dire sur la conscience des autres, je vais m’attarder sur la mienne. Sur un ensemble de questions, je le reconnais, ma conscience est marquée par l’orgueil et une certaine prétention à me croire dans la ligne du vrai. Même si je l’exerce ardemment, comme il est de mon devoir, à tenter de voir les choses comme Dieu (par l’Église) les voit; même si je lis sans cesse sur ces sujets et que je cherche, sans y parvenir toujours, à éviter de scandaliser mes frères et mes soeurs; il va de soi que ma conscience n’est pas « tranquille ». Je compte d’ailleurs sur un nombre important de « frères » qui me tiennent des commentaires virulents sur ce blogue. Ils le font avec un grand désir d’aider ma conscience à se repentir, mais même là, elle résiste toujours.

Mon Dieu, est-ce vous qui m’avez doté d’une telle conscience obstinée, qui n’apprend pas, qui n’accepte pas votre Vérité (enseignée par le magistère catholique romain)? Peut-être est-ce le courage d’être un pur catholique qui me manque dans un monde qui a tourné le dos à l’Église? Ou est-ce, comme certains me le laissent entendre, que l’Adversaire a fait irruption dans mon être afin de se servir de moi pour confondre les faibles? Si c’est le cas, chassez-le afin que je devienne un vrai fidèle et que je puisse accepter sereinement tous les enseignements de l’Église, y compris ceux auxquels le monde a renoncé depuis belle lurette… 

J’ai une conscience. C’est sans doute ce qui fait la singularité de l’être humain dans le monde des vivants. Si ma conscience m’empêche d’adhérer à certaines vérités hors de tout doute, c’est peut-être aussi parce que la dissidence est une vertu que même l’Église reconnaît. Car l’Église réclame que tout être humain ne puisse être contraint de poser des actes contre sa conscience. C’est le cas en particulier de ceux que l’Église condamne, certes, comme l’avortement et l’euthanasie, mais le principe nous mène forcément au-delà…

Dans un texte de l’ancien évêque de Rimouski sur la conscience, j’ai trouvé cette perle qu’il attribue au cardinal Léger: « Si la critique vient de quelqu’un qui aime l’Église, il faut l’entendre. » Je suis rassuré, pour un instant, car en ce moment je crois fermement en l’amour que je porte à l’Église. Et ma conscience ne me conteste pas sur ce point.

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* « C’est pourquoi, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église. » (Ordinatio Sacerdotalis, 1994)

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