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10 ans plus tard – Quand la conscience résiste

Je reprends ici, dix ans plus tard, le texte « Quand la conscience résiste » non pas pour le corriger mais pour le repenser à partir de là où je me trouve maintenant.

On m’a souvent reproché de ne pas être assez fidèle aux enseignements de l’Église. De telles remarques ne me laissent pas indifférent, je ne suis pas blindé contre ça. Je veux bien essayer, mais ça résiste quand même intérieurement, sans toujours savoir pourquoi. Jouons le jeu une minute. Si Dieu donnait des ordres, et que ma conscience était du genre à ne jamais filer doux, d’où viendrait le problème? De Dieu, qui m’aurait raté en me fabriquant trop indocile? Du diable, caché quelque part en moi pour égarer les autres à travers moi? Je n’ai jamais pris ni l’un ni l’autre au sérieux. Mais l’exercice est utile : il montre que la question est mal posée dès le départ. Elle suppose un Dieu qui parle une seule fois, d’une seule bouche, et qui attend qu’on lui obéisse sans poser de questions.

Je ne crois plus à ce Dieu-là. Je crois à un Dieu qui persuade plutôt qu’il ne commande, qui agit par attrait plutôt que par décret, et dont l’incarnation n’a jamais cessé de commencer. Dans ce cadre, une conscience qui résiste à un décret n’est pas forcément en délit. Elle est peut-être l’endroit précis où l’appel atterrit.

Ça ne réglait rien en 2016. Ça ne règle pas tout aujourd’hui. Mais ça change la question qu’on se pose.

Ce qui n’a pas bougé, ou si peu

L’ordination des femmes, le pape François l’avait déclarée réglée pour toujours par Jean-Paul II. Deux commissions ont depuis étudié la possibilité d’un diaconat féminin, sans jamais trancher. La seconde, dirigée par le cardinal Petrocchi, a été relancée après le Synode sur la synodalité et a remis son rapport à Léon XIV en septembre 2025 : l’état actuel de la recherche, conclut-elle, exclut d’admettre les femmes au diaconat sacramentel, tout en laissant la réflexion ouverte. Léon XIV lui-même, avant son élection, avait déjà tranché en privé : la tradition rend l’ordination impossible, et même le diaconat l’inquiète, il y voit le risque d’une « cléricalisation des femmes » qui créerait un problème plutôt qu’elle n’en résoudrait un. Dix ans de travaux pour revenir au point de départ. Ma conscience, sur ce point, n’a pas bougé non plus.

Sur les couples de même sexe, en revanche, quelque chose a réellement changé. En 2023, Fiducia Supplicans a autorisé des bénédictions non liturgiques pour les couples en « situation irrégulière », y compris les couples homosexuels. Léon XIV a confirmé maintenir cette ouverture, tout en refusant d’aller plus loin : quand l’archevêque de Munich a voulu permettre des bénédictions plus formelles, le pape a rappelé la limite. Ce n’est pas grand-chose. Ce n’est pas rien non plus. Ce que ma conscience refusait d’accepter en 2016 comme verdict définitif, l’Église elle-même l’a depuis nuancé. Une doctrine présentée comme immuable a bougé en huit ans. Ça devrait inquiéter ceux qui présentent toute doctrine comme immuable. Et ça redonne un peu de légitimité à la conscience qui, en son temps, avait refusé d’attendre la permission.

Sur l’avortement, je n’ai pas changé d’avis, mais je vais être plus clair que je ne l’ai été en 2016. Je ne suis favorable à aucun absolu ici, ni celui qui banalise l’acte, ni celui qui le condamne sans égard aux circonstances. Ce que ma conscience refuse, ce n’est pas l’idée que la vie compte. C’est l’idée qu’un magistère exclusivement masculin puisse trancher cette question sans la voix prépondérante des femmes qui la vivent, et qu’il puisse, dans le même souffle, classer la gravité de l’avortement au-dessus de celle du viol. Sur ce point précis, dix ans n’ont rien réglé. Le monde, lui, s’est durci : le renversement du droit à l’avortement aux États-Unis en 2022 a redonné de l’élan à un absolutisme que je n’arrive toujours pas à suivre.

Sur les couples remariés et les unions de fait, le pape François proposait, la même année où j’écrivais ces lignes, de chercher chez eux les « semences du Verbe », comme l’Église l’avait fait pour les cultures non chrétiennes. La proposition a aussitôt provoqué une crise : quatre cardinaux ont publiquement contesté Amoris Laetitia, réclamant des réponses que Rome n’a jamais données. Dix ans plus tard, la question reste en discernement plutôt qu’en doctrine arrêtée. C’est peu. C’est mieux que rien.

Le travail de la conscience

Je ne peux toujours rien dire de la conscience des autres. Sur la mienne, je suis plus tranquille qu’il y a dix ans. Pas parce qu’elle s’est rangée. Parce que j’ai cessé de la mesurer à l’aune d’une obéissance que je ne crois plus due. Si Dieu agit par attrait et non par décret, une conscience qui résiste à un décret n’a peut-être rien à se reprocher. Elle fait simplement son travail : rester sensible à ce qui, dans l’enseignement reçu, ferme la vie au lieu de l’ouvrir.

Je compte toujours sur quelques lecteurs pour me rappeler, avec autant de ferveur qu’il y a dix ans, que ma conscience a besoin d’être corrigée. Je les écoute.

Elle résiste encore.

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